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Les enjeux d’une étude sur la musique funk sont multiples.
En langue française, il n’existe aucune référence
spécifique sur cette musique en général (1).
De plus, la radio est le premier média de diffusion de cette
musique. Les radios et émissions consacrées à
cette musique sont nombreuses. Cependant, l’intensité
de la diffusion radio du funk a énormément varié
depuis les premières émissions et nombreuses radios
associatives, euphoriques du début des années 1980,
jusqu’aux émissions marginalisées, destinées
à un public restreint depuis les années 1990. Comment
en est-on arrivé là ? Comment une étude sur
la diffusion d’une musique permet de cerner l’évolution
d’un média tel que la radio ? Comment les maisons de
disques ont-elles imposé les programmations des radios musicales
délaissant ainsi progressivement le funk ?
D’un point de vue pratique, l’historien ne dispose
d’aucune institution ayant archivé de quelconques sources
sur ces radios puisqu’elles sont associatives et privées.
Médiamétrie n’a vu le jour qu’en 1985
et ne dispose d’aucun chiffre pour les radios qui nous intéressent.
Les dossiers d’autorisation ou non par la Haute Autorité
n’ont pas été conservés. En fait, pour
cette étude, j’ai privilégié les témoignages
des anciens animateurs, techniciens et autres responsables des radios
(environ 35 personnes qui ont accepter de me rencontrer). J’ai,
par ailleurs, récupéré une quantité
raisonnable de cassettes audio enregistrées significatives
de ces 20 ans de radiodiffusion, des grilles de programmes, des
photocopies et autres documents divers relatifs à ces radios
grâce à l’intérêt et à la
collaboration des personnes que j’ai contacté.
Définitions du funk
Le funk est une musique englobant de nombreuses caractéristiques
qu’il faut d’abord préciser. Historiquement,
il est apparu dans les quartiers noirs des villes américaines
à la fin des années 1960. Culturellement, il représente
une expression essentielle de la population afro-américaine,
en rapport avec cette tradition musicale développée
par les premiers esclaves. Chronologiquement, dans l’histoire
de la musique noire, il succède à la soul et précède
le rap. Ce découpage reste artificiel puisque les trois styles
se mélangent continuellement. Mais il aide à la compréhension
et à la connaissance surtout pour les non-initiés.
Le funk est donc un courant musical multiple : l’écrivain
américain Dave Thomson, dans son livre intitulé
Funk (2), répertorie
grossièrement quatre grands courants représentant
l’évolution stylistique générale : le
« pré-funk » (1950-1970), le « classic-funk
» (1970-1975), le « disco-funk » (1975-1985),
et la « new-school » (1985-2000). De plus, les dénominations
de styles de funk sont innombrables et varient selon les codes et
inventions des passionnés (3).
Ce sont les deux époques intermédiaires (1970-1985)
dont il sera surtout question dans cet article.
Mais, cette musique va également trouver des musiciens et
défenseurs en Europe (Angleterre, Italie, Belgique, Hollande,
etc…) et sur les autres continents également. Le funk
n’est pas seulement américain ni new-yorkais. En France
enfin, le funk, à travers la scène musicale parisienne,
se diffuse réellement depuis le début des années
1990. Certes, quelques groupes pionniers existent dès la
fin des années 1970 comme Black, White & co
(4) mais ils ne sont guère
plus médiatisés. Quant au mot ‘funk’ lui
même, il était déjà utilisé au
début du Xxe siècle par les musiciens de jazz américains.
Le mot signifierait « transpiration positive » (5).
D’après le sociologue Olivier Cathus
(6), la musique
funk serait vouée à l’effervescence ; la transpiration
sous-entendant la participation collective à un événement.
En tous cas, la musique funk est une musique liée au plaisir
de danser, le rythme et la basse étant les éléments
cruciaux.
Ainsi, même si notre sujet est centré sur Paris et
sa région, la diffusion qui nous intéresse le plus
à travers la radio est la production discographique étrangère.
En effet, le support sonore du disque a permis la diffusion du funk
sur les radios parisiennes. De cette production discographique,
on peut délimiter un âge d’or pour le funk allant
du début des années 1970 jusqu’à 1984.
C’est une période durant laquelle les productions américaines
et européennes sont importantes et reconnues. La date de
départ est incertaine ; 1968 pourrait correspondre à
l’année de sortie du tube "I feel good"
de James Brown. 1984 correspond à la dernière
année de la production pléthorique en funk. Après
1984, l’évolution des instruments de musique et des
choix d’enregistrements apprauvissent la création musicale
en musique funk si bien que la majorité des amateurs parlent
de fin du « funk traditionnel », c’est à
dire joué par des groupes de musiciens traditionnels. Dès
lors, le funk n’est plus dans l’air du temps, mis à
part pour quelques groupes spécifiques qui se revendiquent
du funk des années 1970. Citons une nouvelle fois Malka
Family, F.F.F, Juan Rozoff,
Sinclair qui sont les plus connus.
La « libération » de la FM
L’arrivée de la gauche au pouvoir entraîne la
libération des ondes radios et l’encadrement de cette
liberté par une autorité de contrôle : la Haute
Autorité de la Communication et de l’Audiovisuel. La
loi du 9 novembre 1981 autorise la création des stations
privées de radiodiffusion. Dans ce contexte, certaines radios
vont pouvoir diffuser du funk sur leurs ondes à partir de
1981. Avant cette date, il faut noter mentionner les émissions
sur les périphériques, sur les grandes ondes que ce
soit le Hit de clubs animé par Bernard Shu
sur Europe 1 par exemple. Citons également
l’émission Planète 7 animée
par Smith & Wesson sur Radio 7
dès 1980. Voici, en quelque sorte, les précurseurs.
Le ministre de la communication Georges Fillioud
précise que seules les associations et les collectivités
locales auront le droit de se porter candidates pour l’obtention
de fréquences ; elles devront respecter les obligations s’appliquant
à la presse ; les puissances d’émetteurs seront
limitées ; il sera interdit aux radios de se constituer en
réseau et d’avoir recours à la publicité.
Ceci sera loin d’être respecté sans que pourtant
il n’y ait de réelle sanction pour les radios «
hors-la-loi ». Rappelons la puissance de 100 kilowatts pour
l’émetteur initial de Nouvelle Radio Jeunes
alors que la loi limitait la puissance à 500 watts. De plus,
des publicités issues des accords tacites entre radios et
petits commerçants sont fréquentes sur les antennes
de ces radios locales. Bref, les réseaux et la publicité
ne vont pas tarder à imposer leur mode de fonctionnement.
Une seconde loi, celle du 29 juillet 1982, crée la Haute
Autorité de la Communication Audiovisuelle présidée
par Michèle Cotta. Cette Haute Autorité
sera chargée de délivrer les autorisations d’émettre,
après l’avis de la commission. Le 21 décembre
1982, elle accorde ses premières autorisations pour une durée
de trois ans, alors que la loi prévoyait une durée
de dix ans. Mais la demande reste largement supérieure à
l’offre : à la fin de l’année 1983, le
nombre de dossiers arrivé devant la commission s’élève
à 2000 alors que la commission de répartition des
fréquences estime à vingt-sept le nombre de stations
(7). Pourtant,
de nombreuses radios émettent sans autorisation et ne sont
pas prêtes à quitter la bande FM (8).
L’esprit enthousiaste des années 1980
Lorsque l’on interroge des auditeurs et amateurs de funk qui
avaient entre quinze et vingt-cinq ans au début des années
1980, ils sont tous unanimes pour dire que Radio Show
était la référence en matière de diffusion
de funk. Cette radio émet à Paris dès la fin
d’année 1981. Elle est créée par Claude
Tuil alias « Claude Vivaldi », propriétaire
de l’entreprise de chaussures Vivaldi. Il fait appel à
son cousin Bernard Abitbol qui sera directeur des
programmes et responsable du recrutement des animateurs. Elle a
d’abord le nom de Radio Air Show, suivie
du slogan la station balnéaire à Paris. Outre le jeu
de mot sur ‘air show’, il est question de « radio
du show-business » (9).
Donc, théoriquement Radio Show devait d’abord
être une radio diffusant essentiellement de la variété
française. Mais, en fait, les deux fondateurs de la radio
sont également des passionnés de musique funk. Radio
Show diffusera alors les deux tendances musicales.
Cette radio rassemble, parmi ses animateurs, une majorité
de Disc Jockeys professionnels. Sont présents à ses
débuts des animateurs et journalistes actuels de télévision
comme Francis Maroto, Dan Bolender,
Daniela Lumbroso notamment. Radio Show émet
sur 106.5 FM mais changera plusieurs fois de fréquences.
Mais, en cinq ans d’existence, la radio n’a jamais été
autorisée. En juin 1983, la radio fait appel à ses
auditeurs pour qu’ils envoient des télégrammes
téléphonés à la Haute Autorité
car le dossier d’autorisation a été suspendu.
Le 17 août, la radio arrête ses émissions avant
que la plus grande saisie dans l’histoire des radios libres
n’ait lieu le lendemain. Le 3 octobre, Radio Show réémet
sur 94.2 toujours clandestinement. En décembre 1984, une
liste de radios (dont Radio Show), qui occasionneraient des interférences
avec les aéroports de Paris, est publiée. La radio
s’arrête de nouveau avant la saisie mais revient en
janvier 1985. Le 31 août 1987, les inspecteurs de la police
judiciaire interviennent dans les studios pour saisir le matériel
(10).
En plus de quatre années d’émissions, les programmes
de Radio Show ont évolué. 1982 et 1983 sont les «
grandes années » de la radio : l’audience dépasse
les 400000 auditeurs ainsi que l’audience de sa rivale NRJ
pendant quelques mois. Les émissions funk et soul
notamment des animateurs ‘Maya’ et ‘Mr DJ’
sont des modèles pour les futurs animateurs d’émission
funk sur les autres radios. En 1985, des animateurs partent tandis
que d’autres arrivent et la coloration musicale change en
s’orientant plutôt vers les variétés internationales
et les tubes en général.
Au final, les raisons des problèmes d’autorisation
de la radio sont multiples. D’abord, Radio Show est une «
radio disco », c’est à dire émanant des
boîtes de nuit. La commission n’aime pas a priori les
« radios disco » puisque, selon elle, ces radios musicales
n’ont pas de « réel projet global » (11).
Ensuite, Radio Show se mêle aux innombrables demandes de dérogation
et n’est pas prioritaire pour obtenir une autorisation. Enfin,
la direction de la radio n’a pas su ni voulu réellement
négocier avec les différents pouvoirs en place, notamment
avec la Haute Autorité de Michèle Cotta.
Claude Tuil reconnaît encore actuellement
qu’il s’agissait d’un manque de savoir faire,
de manière générale.
Radio 7 n’est pas une radio spécialisée
dans la musique funk, mais plutôt destinée à
la jeunesse. Etant issue de Radio France, elle
est fondée en juin 1980 en émettant sur deux fréquences
: 99.8 Fm stéréo et 91.7 Mhz. Radio 7 ne connaît
pas le temps des piratages ni des problèmes de survie. Elle
bénéficie de locaux et d’un budget raisonnables.
Surtout, pour Radio France, il s’agit d’un soucis de
créer une « radio originale laissant une large place
à la musique dans ses programmes » (12).
En tous cas, plusieurs émissions funk se distinguent parmi
ces différents programmes. D’abord, Robert
Levy Provençal, plus connu par ses initiales RLP,
est le premier « animateur-DJ funk » engagé par
Patrick Meyer. Sidney, animateur de Rapper Dapper Snapper (13),
se fait remarquer si bien qu’il débarque sur TF1 en
1984 avec l’émission Hip Hop diffusée le dimanche
après le feuilleton américain Starsky et Hutch. D’autres
émissions plus périodiques se succèdent entre
1981 et 1987. Au total, ce sont des émissions largement écoutées
et RLP explique ainsi que « c’étaient des
émissions qui ont vraiment marqué les gens, il y avait
des guests de folie, des DJs new-yorkais, des producteurs, c’était
génial, on était super bien payé et on avait
des moyens quasi illimités… » (14)
D’autres radios plus modestes diffusent également des
émissions de funk. Il est impossible de les dénombrer
ici mais il faut tout de même en citer quelques unes. Le Manhattan
Show sur Mercure 104 dure de la fin 1981 à
début 1985. C’est une émission connue et reconnue
à l’époque, qui est très écoutée.
Jean Michel Doué prétend même
qu’il est souvent le premier à passer certains disques
: des imports, des nouveautés renouvellées quasiment
chaque semaine. Les autres émissions sont plus ciblées
géographiquement ou alors tout les amateurs de funk ne sont
pas au courant de leur existence même. En effet, de nombreuses
petites radios laissent des créneaux à des émissions
funk. Elles n’ont d’ailleurs pas forcément une
durée de vie importante. L’émission Just
for funk sur Transitalia dure plusieurs années
jusqu’à 1987, date de saisie de la radio. Mais, elle
revient sur Beur FM. L’émission Top
Dance sur Radio G, émettant depuis
Genevilliers dans les Hauts de Seine. Cette émission est
animée par phil, futur animateur de Voltage
FM. A Clichy sous Bois, la Radio des Handicapés
(R.D.H) fait connaître un animateur nommé Ben.
Black Star Music sur Radio Ile de France,
émettant depuis Argenteuil, est un autre exemple d’émission,
mais diffusée dans le créneau horaire du mercredi
après-midi pendant presque deux ans, jusqu’à
1986.
Enfin, quelques noms méritent d’être cités
pour cette première époque euphorique des «
radios libres ». D’abord, Dee Nasty
développe la soul et le funk sur des radios comme Radio
7, Arc en ciel, Carbone 14 et RDH. Ce ne sont pas des radios
spécialisées dans la musique noire mais des animateurs
et des DJs, par différents contacts, parviennent à
stabiliser quelques émissions. Dee Nasty fait partie de ces
animateurs pionniers en matière de diffusion du funk sur
la bande FM francilienne au même titre que Phil Barney
sur Carbone 14. Mais, ce dernier, Dee Nasty, le
rapper Lionel D comme Sidney ou
Chabin (lire
l'interview >>>) vont être les précurseurs,
diffuseurs du Hip-hop en France. En effet, la transition du funk
vers le rap est aisément étant donné que les
premiers raps sont faits avec les faces B (instrumentales) des maxi
45 tours de disques de funk. Les deux musiques sont très
proches au début de ces années 1980. D’ailleurs,
comme pour la soul avec le funk, le rap est influencé et
se mélange avec le funk. (15)
« L’Epoque Voltage FM » (1986-1993)
Voltage FM, ou plutôt ‘Radio Voltage’ à
ses débuts, est créée en 1982 par Jean
Marc Cohen. Elle est établie d’abord dans
un centre d’affaires, le batiment Bonaparte au Blanc-Mesnil.
Elle partage sa fréquence (98.0) avec une autre radio, Radio
Rivage jusqu’en 1986. Mais, jusqu’à cette date,
elle n’a pas de couleur musicale précise si bien que
les émissions varient depuis le hard rock jusqu’à
la variété française, en passant par le funk
et le zouk. Pendant ces quatres années de balbutiements entrecoupés
de soubressauts, elle reste en fait dans l’ombre de Radio
Show et de Radio 7. Mais Docteur Bee, animateur
sur Voltage dès 1982, explique que Jean Marc Cohen a su trouver
des appuis politiques dès le début qui ont permis
à la radio de se préserver des saisies. E effet, il
fait partie d’une liste de Droite aux élections municipales
du Blanc Mesnil en 1983.
En fait, la disparition de ces radios lui permet de se développer
fortement, en rassemblant l’ensemble des auditeurs amateurs
de funk. En 1986, plusieurs animateurs arrivent à la radio
et décident de propulser la radio dans une programmation
essentiellement funk. Les locaux sont déplacés à
Rosny sous Bois dans un garage à vélos, à l’intérieur
d’un parc H.L.M. Le nouveau directeur des programmes
Olivier Allardet, après son passage sur Radio
Show, sait qu’un vide s’est créé
depuis l’arrêt de cette dernière. Dans la période
1986-1993, Voltage FM devient alors la référence radio
en matière de musique funk. Elle obtient une audience qui
la place à la quatrième place des radios les plus
écoutées en Ile de France en 1989 et en 1990.
En effet, les auditeurs sont fidélisés par la qualité
des émissions et surtout par le créneau musical introuvable
sur la bande FM à l’époque. Le Mega Funk
Show animée par Olivier Allardet de 17 à 20 heures,
tous les jours de la semaine est l’émission la plus
écoutée selon les sondages concernant la radio. Les
Dédicaces de Frédéric
Galland de 20 heures à 23 heures toute la semaine
sont très populaires. Enfin, à la troisième
place, l’émission Remix du Docteur Bee des
vendredi et samedi soirs de 23 heures à deux heures est également
très prisée. Docteur Bee raconte même l’anecdote
d’auditeurs domiciliés dans l’Oise qui prenaient
leurs voitures pour se rapprocher de la capitale afin de pouvoir
capter et enregistrer ses émissions sur leurs postes de radios.
Il faut également noter que Voltage est une radio établie
en banlieue, animés par des banlieusards et écoutée
surtout en banlieue parisienne. L’essentiel de son audience
était fait grâce aux villes de banlieue contrairement
à la situation actuelle. (16)
Elle marque bien un clivage culturel, social et musical de la banlieue
parisienne avec la capitale. Il est clair qu’autour de 1990,
Paris est plus tournée vers les musiques électroniques
nouvelles ou tubes de variétés françaises et
internationales alors que le public banlieusard reste majoritairement
tournée vers la musique funk et autres musiques noires plus
populaires, plus établies dans les différents quartiers
des villes de banlieues.
Enfin, Voltage est étroitement liée aux discothèques,
à quelques disquaires spécialisés. De plus,
par l’intermédiaire de la radio, de nombreux groupes
américains souvent « hors-service » aux Etats-Unis
sont reconstitués et viennent sur Paris et sa région
pour donner des concerts, au bonheur des amateurs. Certains groupes
comme Change, Delegation, Jimmy
& Vella Cameron, Jerome Prister par
exemple, débarquent ainsi pour la première fois en
France sous l’impulsion de Voltage FM. Ceci avait été,
en fait, très peu fait jusqu’à présent.
Voltage FM représente bel et bien le media funk sur Paris
et sa région durant ces années 1986-1993.
Lors de cette période, quelques émissions sur d’autres
radios existent mais n’ont pas le même poids, ni la
même durée de vie. Il faut tout de même citer
L’Archipel du funk qui a duré de 1989 à
1992 sur la radio Transat FM dans l’Essonne
de 1989 à 1992.
Générations 88.2 et les émissions
spécialisées (1994-2001) : le funk, une « histoire
de génération » ?
Dans un contexte où les réseaux sont désormais
tout puissants, quelques radios résistent au mouvement de
masse en reprenant en partie l’esprit des années 1980.
Ce sont souvent des radios communautaires alors que les radios nationales
n’ont plus aucun intérêt pour cette musique noire
qui ne fait plus l’actualité des maisons de disques.
En 1994, Dan, l’animateur de L’archipel
du funk, avec quelques autres pionniers ont le projet de créer
une radio « black », c’est à dire consacrée
à la musique noire. Une radio nommée E. FM
va donc progressivement se transformer. Petit à petit, des
créneaux funk, soul s’imposent. René
Laforestie dirige cette radio associative indépendante,
à l’heure des réseaux comme Skyrock,
Fun et NRJ. Elle se veut ouverte à la jeunesse et
à sa culture. Générations 88.2 est désormais
accompagnée du slogan Toutes les rimes urbaines. La radio
émet d’abord depuis l’hôpital charles Foix-Jean
Rostand à Vitry (17) puis
dans un local du boulevard de Ménilmontant dans le 20e arrondissement.
Les premiers animateurs dont Dan font appel à de jeunes DJs
amateurs de musique noire. Plusieurs émissions se stabilisent
comme celle de DJ Bronco (lire
l'interview >>>) offrant un pannel allant des rythmes
brésiliens au funk du début des années 1980,
en passant par la soul des 70’s. Les animateurs, soucieux
de varier les disques de semaines en semaines, choisissent d’inviter
des collectionneurs de disques, des DJs si bien qu’il existe
une grande interactivité entre l’animateur et les auditeurs.
L’émission Funky Jam, spécialisée
sur les années 1980, s’est maintenue plusieurs années
avant de s’arrêter brusquement à la rentrée
de septembre 2002.
En fait, jusqu’à l’automne 2002, Générations
88.2 émettait dans deux créneaux horaires de la journée
: de 7 heures à 14 heures et de 19 heures à 23 heures.
Elle partageait ses émissions avec une autre station : Paris
Jazz. Les deux radios ont finalement fusionnées à
la fin de l’année 2002. Ses émissions sont plutôt
réservées à un public de connaisseurs tant
en matière de rap, de soul-funk, de reggae. Aujourd’hui,
elle n’est pas aux premières places de mediamétrie
mais rassemble essentiellement un public jeune, populaire. Cependant,
les animateurs n’ont aucune contrainte de programmation contrairement
à la majorité des radios destinées aux jeunes.
Surtout, la radio permet une ouverture et une découverte
musicale importante.
Durant la période, comme par le passé, d’autres
émissions existent comme Black Music sur Espace
FM ou le Power Dance Classic sur Media
Tropical animé par l’ex-animateur de Voltage
FM : Doctor Bee puis par Mous’s sur Radio
France Maghreb. Ce sont deux émissions destinées
essentiellement aux collectionneurs, aux amateurs de funk du début
des années 1980. Ce sont des émissions où les
disques diffusés sont prisés et souvent rares. Les
animateurs ont une totale liberté de programmation. Le Power
Dance Classic diffuse notamment des « non-stop music »,
c’est à dire plusieurs disques enchainés mixés
les uns avec les autres. L’animateur et DJ Mous’s fait
profiter de son savoir-faire et des nouvelles technologies pour
faire écouter des morceaux retravaillés, remixés
par ses soins comme le faisait Doctor Bee.
Enfin, des radios de masse comme Skyrock ou Europe
2 diffusent parfois du funk. Mais, il s’agit de funk
« commercial », le choix de programmation étant
lié aux ventes de l’époque et non à la
qualité réelle des morceaux. En fait, face aux musiques
actuelles qui y puisent pratiquement toutes leurs sources, le funk
original semble démodé et donc hors des préoccupations
commerciales des maisons de disques. Pourtant, les samples tant
en musiques house qu’en rap ou rn’b restent une pratique
courante et efficace. (18)
Conclusion
Pour conclure sur ce survol de 20 années de diffusion radio,
il serait faux de dire que le funk n’a pas été
beaucoup diffusé sur les radios d’Ile de France. Face
au silence de la télévision sur le sujet et à
l’absence de presse spécialisée (19),
la radio a été et reste le premier media de diffusion
de musique funk. Toutes les radios plus ou moins spécialisées
dans cette musique ont permis à la majorité des amateurs
de se construire une culture et une connaissance du funk.
Aujourd’hui, la majorité des radios étant formatée
dans un créneau commercial, il est difficile à une
musique non actuelle comme le funk de trouver une place satisfaisante
sur la bande FM. Il est évident que l’industrie du
disque dicte sa loi commerciale aux radios surtout depuis les années
1990. Ainsi, l’avenir probable de la diffusion radio du funk
semble passer par internet surtout avec l’accès facilité
au système de connexion haut débit ADSL.
En outre, une bonne connaissance de la musique noire en général
amène également à douter de la réelle
créativité musicale actuelle puisque toute la ‘dance
music’ actuelle n’est que reprises, récupérations
d’échantillons (20), mélanges
de plusieurs titres. Bref, face à l’ignorance souvent
avérée des amateurs de rap, de rn’b ou de house,
l’enjeu de la connaissance et de la découverte musicale
est une nouvelle fois commercial et aux mains des puissantes maisons
de disques. Celles-ci préfèrent la consommation rapide
des productions actuelles qui ont une durée de vie et d’écoute
très réduites.
Vincent Sermet
mars2003
notes
1 Il faut
excepter la thèse du sociologue Olivier Cathus, Quelques
aspects des musiques populaires et du funk en particulier (1996)
qui n’est cependant pas limitée au funk. retour
au texte
2 Dave Thomson, Funk, Backbeat books, San Francisco,
2001.retour au texte
3 Par exemple, le site www.funky-people.com répertorie
14 variétés de funk (funk 80’s, funky soul,
afro, rare-groove, Psycho-Funk,…)retour au
texte
4 Il s’agit du groupe de Sidney, animateur
sur Radio 7 puis sur TF1. Il est créé en 1979 pour
être dissout en 1985.retour au texte
5 Cf Richard Shusterman, L’Art à l’état
vif, éd de Minuit, Paris, 1991.retour au
texte
6 Olivier Cathus, L’âme-sueur, le funk
et les musiques populaires du Xxe siècle, Desclée
de Brouwer, Paris, 1998.retour au texte
7 Cf www.lefilradio.com , Jim Lapin, Emission radiophonique
: d’une liberté à l’autre (4), Lymedias,
04/12/01.retour au texte
8 C’est le cas de Radio Show dont il est
question ici. A la fin de l’année 83, plus de 500 demandes
sont insatisfaites. Citons par exemple Radio Voix Caraïbes.retour
au texte
9 D’après Claude Tuil, face à
l’absence de réelle radio musicale avant les lois sur
les radios libres de novembre 1981, Radio Show devait servir de
media aux jeunes talents français. retour
au texte
10 Cf la rubrique Historique de Radio Show sur
le site www.rshow.com .retour au texte
11 D’après les témoignages
des anciens animateurs de Radio Show.retour au
texte
12 Cf interview du premier responsable de la radio, Patrick Meyer
sur France Inter le 1er juin 1980.retour au texte
13 En fait, il anime plusieurs soirs par semaine des émssions
consacrés aux musiques noires en général (funk,
soul, rap, reggae,…)retour au texte
14 Cf interview de RLP en juillet 2000 par David
Stepanoff et Afshin Assadian du site www.clubtrotter.com .retour
au texte
15 Précisons que le premier titre de rap
mondialement connu date de 1979. Il s’agit de Rappers delight
de Sugarhill Gang qui est en fait un rap sur la version instrumentale
du titre Good Times du groupe Chic.retour au texte
16 En 1995, Voltage FM a été rachetée
par Gérard Louvin et les locaux flambant neufs ont été
établis sur Paris.retour au texte
17 René Laforestrie a par ailleurs publié
en 1997 chez L’Harmattan Viellesse et société,
à l’écoute de nos aînés retour
au texte
18 Le titre de Modjo ‘lady, hear me tonight’,
reprenant une bonne partie de la version instrumentale ‘Soup
for one’ du groupe Chic est significatif par sa réussite
commerciale.retour au texte
19 Il faut excepter le magazine Tout Soul entre
1990 et 1994, le magazine Funk U publié par le Mothership
Funk Club depuis 1995 et quelques rubriques dans le magazine Soul
Bag. retour au texte
20 ce que désigne communément le
mot ‘sample’, c’est à dire un échantillon
musical, provenant d’une source extérieure et obtenu
grâce à cette machine utilisée depuis la tout
fin des années 1980, que l’on appelle le sampler.
retour au texte
haut
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