| Luther
King Jr en intro, une pluralité musicale, un message positif,
voilà la définition de Fred Maisonneuve qui officiait
sur Générations (88.2) avec l'émission UNIVERSOUL,
un havre de paix sonore allant de la soul au funk, de la deep house
au garage en passant par le Rn'B et le two step, et mettant surtout
en avant les nouveaux talents. Cette émission s'est arrêtée
courant mars en laissant la place, une fois de plus, à une
plage Hip-Hop. C'est avec une certaine philosophie proche du dévouement
à la musique noire et aux artistes que Fred Maisonneuve nous
explique sa vision de la musique Black en France et ailleurs, de
sa position face à la radio, de ses envies de voir évoluer
une certaine " VIBE " qu'il défend avec ardeur.
" Universoul est un peu trop dérangeant
"
Fred Maisonneuve
Funky People : Salut Fred, on va surfer sur l'actualité
: UNIVERSOUL s'arrête, pourquoi ?
Fred Maisonneuve : Si Universoul
s'arrête, c'est essentiellement lié à l'attitude
de la radio : la raison officielle que m'a communiquée le
directeur d'antenne, c'est ... que je ne passe pas la publicité
! J'avais estimé que, quand on fait une émission d'une
heure, on met la pub en début ou à la fin pour ne
pas être coupé et c'est au bout de six mois qu'ils
me disent qu'ils voulaient les annonces en milieu du show ( C'est
dire à quel point ils sont intéressés par l'émission...
) voilà pour la raison officielle. La raison officieuse,
à mon avis, c'est qu'Universoul est un peu trop dérangeant
et que finalement, c'est mieux de se cantonner dans un créneau
hip-hop en restant dans le côté estampillé banlieue,
au sens péjoratif du terme : ils ont un public de banlieue,
ils ne veulent pas en sortir, ils croient que la banlieue, c'est
le rap et une certaine mauvaise attitude. Moi je n'y crois pas :
il faut amener un message positif et ce n'est pas ce que fait Générations
(88.2 FM) parce que, de toute façon, ils n'ont pas compris
ce que s'adresser à des gens qui peuvent vibrer voulait dire.
Générations est une radio associative en partie subventionnée
par l'Etat, ils ont un cahier des charges vraiment incohérent
à respecter ( Par exemple, écoutez les émissions
du midi et comparez avec le soir... ), ils le respectent pour un
C.S.A qui ne contrôle pas trop et qui de toute façon
ne peut rien amener de créatif. Car c'est le C.S.A qui décide
ce qu'est la culture et non pas les gens ! C'est pour ça
que je n'ai pas essayé de continuer Universoul, parce que
ça ne m'intéresse plus de travailler dans ces conditions
là.
" Je crois que la musique c'est un message
de tolérance, de paix
. "
Fred Maisonneuve
La diversité musicale que
contenait ton émission ( funk, garage, house
.) dérangeait-elle
quelques personnes ?
Oui ça dérange parce que les gens ont peur quand
tu les déstabilises par rapport à ce qu'ils ont l'habitude
d'entendre, tu vois ! Et moi, le plus beau cadeau qu'on puisse m'apporter
en retour à l'émission, c'est des mecs qui écoutent
du hip-hop et qui me disent " tu m'as fait découvrir
la house et le garage et je ne pensais pas que je pouvais kiffer
des sons comme ça, au début je pensais que la house
c'était de la musique de pédés "etc
Dans
le hip-hop, il y a des gens qui disent ça. Donc il faut voir
quels sont les gens les plus intolérants et les plus sectaires.
Je crois justement que la musique correspond à un message
de tolérance, de paix et quand tu la laisses vivre et que
tu ne la cantonnes pas dans un certain style, un certain BPM, une
certaine attitude, c'est la pluralité et évidement
ça dérange ! On ne peut pas faire ça à
l'heure actuelle : Générations s'est estampillé
hip-hop, une radio comme FG (98.2 FM) c'est la " musique électronique
" ( d'ailleurs elle change en ce moment : peut être que
la solution, c'est FG : les après-midi du dimanche sont assez
incroyables maintenant, avec Eva Gardner, Sven Love et Greg Gautier
dans Cheers, DJ Rork et aussi tous les mecs de la scène française
qui font vraiment vivre la musique tout en sortant du carcan musique
électronique. Finalement, il y a peut-être autant de
gens de goût sur radio FG que sur Générations...
). Tu prends une radio comme Ado FM : elle se revendique Rn'B mais
passe essentiellement de la " m..." et ne diffuse pas
tous les courants qui pourraient correspondre au goût du public.
Il n'y a rien qui puisse vivre de cette façon là.
Qui est Fred Maisonneuve : Dj, Collectionneur,
Producteur, passionné ?
" Il faut garder son coté de passionné,
mais en même temps arriver à contrôler les choses
"
Fred Maisonneuve
Fred Maisonneuve, c'est un mec comme tout le monde qui au départ
est tombé dans la " music black " tout petit quand
il a entendu Chic avec Good Times par exemple. Tu vois, au début,
mes parents écoutaient Johnny Halliday, Daniel Guichard,
etc
et je me rappelle écouter Yann Heegan dans le hit
des clubs d'Europe 1 en 1978 et j'ai entendu Good Times. Je me suis
dit : "mais c'est quoi ce truc là". Après,
mon cousin m'a fait découvrir Quincy Jones, Central Line,
tous les trucs de l'époque. On dansait dessus... Après,
ce fut la culture de club.
J'ai commencé à faire de la radio à la fin
des années 80 en province, mais c'est assez infernal pour
y trouver les disques que tu veux... alors je suis allé les
chercher à Paris. Progressivement, je me suis rendu compte
qu'en France, je n'arrivais pas à avoir toute la musique
que j'aimais. J'ai alors beaucoup voyagé ( A Londres en Angleterre
et aux Etats-Unis notamment, mais aussi un peu partout en Europe,
au Brésil, en Australie... ) et je me suis aperçu
que, dans beaucoup de pays que j'ai visité, il y avait la
même vibe et qu'en France, cette vibe avait beaucoup plus
de mal à s'exprimer.
Je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose. J'ai vécu
les années 90 comme n'importe qui en essayant de trouver
des soirées, en essayant de sortir, d'écouter la radio...
Puis un moment, je me suis posé des questions sur la façon
dont la musique évolue, d'où l'idée de refaire
de la radio parce que ça me passionne ! Je me suis aussi
essayé à faire un peu de musique, peut être
qu'il y a des choses qui vont sortir...Je crois qu'il faut montrer
la voie aux gens, si tu ne le fais pas, il n'y a personne pour le
faire à l'heure actuelle. J'en ai un peu assez de voir comment
se passent les choses avec des gens qui détiennent un certain
pouvoir et qui n'y connaissent rien, qui n'ont rien à voir
avec cette vibe. Cela correspond à une attitude, une envie
de faire la fête, de se faire plaisir, c'est récupéré
par des gens qui, dans le contexte français, peuvent se permettre
de charrier du pognon sans se soucier d'une certaine qualité.
Il faut trouver le juste milieu, garder son côté de
passionné mais en même temps, arriver à contrôler
les choses....
Au final, j'ai envie de faire de la radio, de me mettre à
la musique, de m'équiper pour sortir des choses, envie de
faire des soirées mais pas avec des compromis foireux en
me pliant à la médiocrité française.
J'en arrive à la conclusion que tout est assez médiocre
en France : les radios, les endroits pour entendre et passer la
musique etc....il y a des gens qui se bougent quand même (
on ne va pas être tout à fait négatif ) mais
en comparaison avec une ville comme Londres, qui est ma référence,
il y a beaucoup de boulot....[...]...la musique est un super vecteur
pour transmettre une attitude ; elle te permet de connaître
des personnes que tu n'aurais sûrement jamais rencontré
autrement. Elle te donne des références et permet
de te structurer : par exemple, pour moi, D-TRAIN est une référence,
je connais toutes les paroles de ces disques par cur, il a
vraiment bien résumé le truc ! C'est quelqu'un qui
n'est pas connu du grand public mais qui revient avec Bob Sinclar,
c'est positif !
Que penses-tu de la Black musique en France
et en Angleterre ?
Il y a plein de choses qui se passent, mais les moyens qu'on lui
donne ici pour vivre sont trop étroits ; en Angleterre, elle
a une place correcte. Quelle que soit journée de la semaine,
tu vas trouver un endroit où tu pourras écouter le
son que tu aimes, pas ici.
C'est un état d'esprit ?
Oui, mais pour que l'état d'esprit soit là, il faut
qu'il puisse vivre : moi je connais plein de gens qui me disent
" j'écoute plus la radio, j'ai arrêté d'écouter
du funk " etc
. Parce que, quand tu as une vie de famille,
c'est beaucoup d'efforts pour se tenir au courant : quand tu n'as
plus ce geste simple d'ouvrir la radio pour entendre une musique
qui te correspond, tu ne l'allumes plus, quand c'est pas simple
de savoir où sont les clubs qui pourraient te convenir, où
il y a des bonnes soirées, tu restes chez toi et c'est l'enfermement
total à tous les niveaux, ce qui ne se passe pas à
Londres par exemple où la Black musique continue de vivre
!
Il y un parfum de retour : le funk revient
notamment par le biais des rééditions après
un long trou noir dans les années 90, qu'en penses-tu ?
C'est clair qu'il y a eu un vrai vide dans les années 90,
qui est lié justement à l'arrivée des machines
et à certains aspects négatifs de ces machines. Parce
qu'elles ont apporté plein de trucs bien mais quand les gens
se sont cantonnés à sampler, ça ne peut pas
apporter une grosse créativité. Tiens, un truc comme
Puff Daddy qui sample Al Johnson " Back for more " ca
n'apporte rien ! Je ne me rappelle déjà plus du morceau
de Puff Daddy... et je m'écoute toujours l'original ! Toute
cette inculture à amené des scènes artificielles
comme la house filtrée que passe FG(98.2FM), tous ces trucs
de funk qui sont samplés sans scrupules, cela n'a aucun intérêt.
Tout ce qu'il y a aussi dans le Hip Hop, le rap français,
utilisant des samples plus ou moins connus, je pense que dans dix
ans, on les aura oubliés et moi j'écouterai encore
les Crusaders, Bob James, Joe Sample, Harvey Mason, Dave Grusin,
etc...
On ne peut pas prendre indéfiniment les gens pour des idiots,
c'est fondamental : il y a un moment où ils se rendent compte
qu'il y a un truc qui déconne. Le naturel revient toujours
au galop : si tu ne prends pas un chanteur qui chante bien, un compositeur
qui compose bien, qui te met une bonne vibe, à la fin, tu
ne vends pas de disques ( Si le bon goût a encore sa place
dans la société... ). Les maisons de disques se posent
des questions parce qu'elles vendent beaucoup moins, d'où
le flot des rééditions. Finalement, il n'y pas eu
beaucoup de créativité dans années 90, il y
en a eu mais vraiment underground, avec des gens qui se disent :
" On peut le sortir nous même ". Il y a beaucoup
de choses qui sortent en ce moment, du bon Rn'B que ne passe aucune
radio française à grande échelle, il y a du
bon garage que passent certaines radios, on peut citer Dj Deep qui
est vraiment la référence en house et garage sur Nova
(101.5 FM), mais c'est parsemé. Il n'y a pas de scène
à part entière
.
L'espoir est là parce qu'il y a toujours des gens de talent.
Cependant, c'est très compliqué de pouvoir faire de
la bonne musique, en particulier dans le contexte français.
Tu ne peux pas te permettre de prendre beaucoup de risques de nos
jours, c'est pour cela que le funk ne vit pas. C'est tellement difficile,
actuellement, de mobiliser un orchestre ( Sans le concours artificiel
d'un quelconque ministère de la culture...) : le funk, c'est
un bassiste, un batteur, des guitares, des cuivres et cela coûte
beaucoup cher. De plus, en dépensant beaucoup moins, il est
possible de vendre tout autant sans que le public ne s'en aperçoive,
alors...
As-tu des projets après Universoul ?
Il va falloir réfléchir et ne pas faire n'importe
quoi : si je fais une soirée, ça veut dire que le
son me plaît, que l'établissement me plait et je peux
faire ce que je veux tant que le public est satisfait, il y a peu
de chances que ça se fasse pour l'instant en France et même
à Paris (rires)... Si je fais une émission de radio,
je mets ce que je veux dedans, avec le ton que je veux, avec la
liberté d'action que je veux sur une antenne qui me fait
confiance tant que le public et l'audience suivent, il y a peu de
chances qu'elle se fasse, cette émission ( à nouveau
des rires) et pour la musique, je constate que quand tu te mets
à t'équiper pour faire de la production et que tu
as des idées, c'est très compliqué de faire
marcher des gens ensemble. Quand tu le fais avec tes petits moyens
à toi, c'est assez lent même si tu as la vibe qui te
montre que tu peux faire plein de choses.
J'ai des morceaux plus où moins aboutis en réserve,
on va voir ce que ça donne, je ne veux pas les sortir à
n'importe quel prix ; si c'est juste pour sortir un morceau et dire
: " j'ai fait un disque ", ça ne m'intéresse
pas. Je voudrais faire un morceau dont je suis un minimum fier,
que je revendique, avec une idée créatrice ou dont
je sens un potentiel commercial pour créer ensuite des choses
dons je serai satisfait. Un peu comme Bob Sinclar que je respecte
énormément, même si je ne cautionne pas tout
ce qu'il fait. On peut aussi citer les gens des petits labels comme
Betino et son label Straight Up, DJ Rork et Lady Bird, les lyonnais
de Rotax ou Jazz-Up, voilà des gens qui bougent et qui transmettent
quelque chose.
Si tu devais sortir de ta collection quelques
titres, quel serait ton choix ?
Voici une sélection de titres non exhaustive que je peux
réécouter à l'infini sans m'en lasser et qui
me font systématiquement augmenter le volume quand je les
écoute :
- W D TRAIN : Tryin' to get over ( Dub version ) ( Prelude, 1982
) Un son incroyable du début des années 80 et un
album à jamais gravé en moi...
- STEVIE WONDER : Too high ( Motown, 1973 ) Parce que STEVIE WONDER
est un véritable génie de la musique et parce qu'il
fallait bien choisir un morceau
- TEDDY PENDERGRASS : Love TKO ( PIR, 1980 ) Profond et éternel
- ROY AYERS : Running away ( Polydor, 1978 ) Un autre génie
capable de tout faire, même du pur disco-funk de première
classe, killer de dance floor
- KENI BURKE : Risin' to the top ( RCA, 1982 ) La classe et l'émotion
- SOS BAND : High hopes ( TABU, 1982 ) Avant de devenir les grands
producteurs r&b des années 90, JAM & LEWIS sortaient
déjà des chefs d'uvre dans les années
80
- CHANGE : Heaven of my life ( Atlantic, 1981 ) Le groove des
années 80 proche de la perfection, autant au niveau des
arrangements, de la composition ou du mastering
- MARVIN GAYE : Please don't stay ( Tamla Motown, 1973 ) Marvin,
irremplaçable ....
- MAZE: Joy and pain ( Capitol, 1980 ) Frankie Beverly et son
talent d'écriture
- JAMES BROWN : Talkin' loud and sayin' nothing ( King records,
1970 ) Vous avez dit JAMES qui ?
- LOGIC: Blues for you ( Strictly Rhythm, 1994 ) Le garage new-yorkais
dans toute sa splendeur
- D'ANGELO : Spanish joint ( EMI, 2000 ) Le plus grand talent
du r&b des années 90 et à venir
- AQUABASSINO : Time to go ( F Com, 1998 ) Sept minutes de bonheur:
pure deep house et l'influence de Miles Davis Il y en a plein
d'autres, mais je préfèrerais les passer à
la radio....
Fredafunkysoul
(juillet 2001)
|