Interview Fred Maisoneuve

par fredafunkysoul
(juillet 2001)

   

Luther King Jr en intro, une pluralité musicale, un message positif, voilà la définition de Fred Maisonneuve qui officiait sur Générations (88.2) avec l'émission UNIVERSOUL, un havre de paix sonore allant de la soul au funk, de la deep house au garage en passant par le Rn'B et le two step, et mettant surtout en avant les nouveaux talents. Cette émission s'est arrêtée courant mars en laissant la place, une fois de plus, à une plage Hip-Hop. C'est avec une certaine philosophie proche du dévouement à la musique noire et aux artistes que Fred Maisonneuve nous explique sa vision de la musique Black en France et ailleurs, de sa position face à la radio, de ses envies de voir évoluer une certaine " VIBE " qu'il défend avec ardeur.

" Universoul est un peu trop dérangeant "
Fred Maisonneuve

Funky People : Salut Fred, on va surfer sur l'actualité : UNIVERSOUL s'arrête, pourquoi ?

Fred Maisonneuve : Si Universoul s'arrête, c'est essentiellement lié à l'attitude de la radio : la raison officielle que m'a communiquée le directeur d'antenne, c'est ... que je ne passe pas la publicité ! J'avais estimé que, quand on fait une émission d'une heure, on met la pub en début ou à la fin pour ne pas être coupé et c'est au bout de six mois qu'ils me disent qu'ils voulaient les annonces en milieu du show ( C'est dire à quel point ils sont intéressés par l'émission... ) voilà pour la raison officielle. La raison officieuse, à mon avis, c'est qu'Universoul est un peu trop dérangeant et que finalement, c'est mieux de se cantonner dans un créneau hip-hop en restant dans le côté estampillé banlieue, au sens péjoratif du terme : ils ont un public de banlieue, ils ne veulent pas en sortir, ils croient que la banlieue, c'est le rap et une certaine mauvaise attitude. Moi je n'y crois pas : il faut amener un message positif et ce n'est pas ce que fait Générations (88.2 FM) parce que, de toute façon, ils n'ont pas compris ce que s'adresser à des gens qui peuvent vibrer voulait dire. Générations est une radio associative en partie subventionnée par l'Etat, ils ont un cahier des charges vraiment incohérent à respecter ( Par exemple, écoutez les émissions du midi et comparez avec le soir... ), ils le respectent pour un C.S.A qui ne contrôle pas trop et qui de toute façon ne peut rien amener de créatif. Car c'est le C.S.A qui décide ce qu'est la culture et non pas les gens ! C'est pour ça que je n'ai pas essayé de continuer Universoul, parce que ça ne m'intéresse plus de travailler dans ces conditions là.

" Je crois que la musique c'est un message de tolérance, de paix…. "
Fred Maisonneuve

La diversité musicale que contenait ton émission ( funk, garage, house ….) dérangeait-elle quelques personnes ?

Oui ça dérange parce que les gens ont peur quand tu les déstabilises par rapport à ce qu'ils ont l'habitude d'entendre, tu vois ! Et moi, le plus beau cadeau qu'on puisse m'apporter en retour à l'émission, c'est des mecs qui écoutent du hip-hop et qui me disent " tu m'as fait découvrir la house et le garage et je ne pensais pas que je pouvais kiffer des sons comme ça, au début je pensais que la house c'était de la musique de pédés "etc…Dans le hip-hop, il y a des gens qui disent ça. Donc il faut voir quels sont les gens les plus intolérants et les plus sectaires.
Je crois justement que la musique correspond à un message de tolérance, de paix et quand tu la laisses vivre et que tu ne la cantonnes pas dans un certain style, un certain BPM, une certaine attitude, c'est la pluralité et évidement ça dérange ! On ne peut pas faire ça à l'heure actuelle : Générations s'est estampillé hip-hop, une radio comme FG (98.2 FM) c'est la " musique électronique " ( d'ailleurs elle change en ce moment : peut être que la solution, c'est FG : les après-midi du dimanche sont assez incroyables maintenant, avec Eva Gardner, Sven Love et Greg Gautier dans Cheers, DJ Rork et aussi tous les mecs de la scène française qui font vraiment vivre la musique tout en sortant du carcan musique électronique. Finalement, il y a peut-être autant de gens de goût sur radio FG que sur Générations... ). Tu prends une radio comme Ado FM : elle se revendique Rn'B mais passe essentiellement de la " m..." et ne diffuse pas tous les courants qui pourraient correspondre au goût du public. Il n'y a rien qui puisse vivre de cette façon là.

Qui est Fred Maisonneuve : Dj, Collectionneur, Producteur, passionné ?

" Il faut garder son coté de passionné, mais en même temps arriver à contrôler les choses "
Fred Maisonneuve

Fred Maisonneuve, c'est un mec comme tout le monde qui au départ est tombé dans la " music black " tout petit quand il a entendu Chic avec Good Times par exemple. Tu vois, au début, mes parents écoutaient Johnny Halliday, Daniel Guichard, etc… et je me rappelle écouter Yann Heegan dans le hit des clubs d'Europe 1 en 1978 et j'ai entendu Good Times. Je me suis dit : "mais c'est quoi ce truc là". Après, mon cousin m'a fait découvrir Quincy Jones, Central Line, tous les trucs de l'époque. On dansait dessus... Après, ce fut la culture de club.
J'ai commencé à faire de la radio à la fin des années 80 en province, mais c'est assez infernal pour y trouver les disques que tu veux... alors je suis allé les chercher à Paris. Progressivement, je me suis rendu compte qu'en France, je n'arrivais pas à avoir toute la musique que j'aimais. J'ai alors beaucoup voyagé ( A Londres en Angleterre et aux Etats-Unis notamment, mais aussi un peu partout en Europe, au Brésil, en Australie... ) et je me suis aperçu que, dans beaucoup de pays que j'ai visité, il y avait la même vibe et qu'en France, cette vibe avait beaucoup plus de mal à s'exprimer.
Je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose. J'ai vécu les années 90 comme n'importe qui en essayant de trouver des soirées, en essayant de sortir, d'écouter la radio... Puis un moment, je me suis posé des questions sur la façon dont la musique évolue, d'où l'idée de refaire de la radio parce que ça me passionne ! Je me suis aussi essayé à faire un peu de musique, peut être qu'il y a des choses qui vont sortir...Je crois qu'il faut montrer la voie aux gens, si tu ne le fais pas, il n'y a personne pour le faire à l'heure actuelle. J'en ai un peu assez de voir comment se passent les choses avec des gens qui détiennent un certain pouvoir et qui n'y connaissent rien, qui n'ont rien à voir avec cette vibe. Cela correspond à une attitude, une envie de faire la fête, de se faire plaisir, c'est récupéré par des gens qui, dans le contexte français, peuvent se permettre de charrier du pognon sans se soucier d'une certaine qualité. Il faut trouver le juste milieu, garder son côté de passionné mais en même temps, arriver à contrôler les choses....
Au final, j'ai envie de faire de la radio, de me mettre à la musique, de m'équiper pour sortir des choses, envie de faire des soirées mais pas avec des compromis foireux en me pliant à la médiocrité française. J'en arrive à la conclusion que tout est assez médiocre en France : les radios, les endroits pour entendre et passer la musique etc....il y a des gens qui se bougent quand même ( on ne va pas être tout à fait négatif ) mais en comparaison avec une ville comme Londres, qui est ma référence, il y a beaucoup de boulot....[...]...la musique est un super vecteur pour transmettre une attitude ; elle te permet de connaître des personnes que tu n'aurais sûrement jamais rencontré autrement. Elle te donne des références et permet de te structurer : par exemple, pour moi, D-TRAIN est une référence, je connais toutes les paroles de ces disques par cœur, il a vraiment bien résumé le truc ! C'est quelqu'un qui n'est pas connu du grand public mais qui revient avec Bob Sinclar, c'est positif !

Que penses-tu de la Black musique en France et en Angleterre ?

Il y a plein de choses qui se passent, mais les moyens qu'on lui donne ici pour vivre sont trop étroits ; en Angleterre, elle a une place correcte. Quelle que soit journée de la semaine, tu vas trouver un endroit où tu pourras écouter le son que tu aimes, pas ici.

C'est un état d'esprit ?

Oui, mais pour que l'état d'esprit soit là, il faut qu'il puisse vivre : moi je connais plein de gens qui me disent " j'écoute plus la radio, j'ai arrêté d'écouter du funk " etc…. Parce que, quand tu as une vie de famille, c'est beaucoup d'efforts pour se tenir au courant : quand tu n'as plus ce geste simple d'ouvrir la radio pour entendre une musique qui te correspond, tu ne l'allumes plus, quand c'est pas simple de savoir où sont les clubs qui pourraient te convenir, où il y a des bonnes soirées, tu restes chez toi et c'est l'enfermement total à tous les niveaux, ce qui ne se passe pas à Londres par exemple où la Black musique continue de vivre !

Il y un parfum de retour : le funk revient notamment par le biais des rééditions après un long trou noir dans les années 90, qu'en penses-tu ?

C'est clair qu'il y a eu un vrai vide dans les années 90, qui est lié justement à l'arrivée des machines et à certains aspects négatifs de ces machines. Parce qu'elles ont apporté plein de trucs bien mais quand les gens se sont cantonnés à sampler, ça ne peut pas apporter une grosse créativité. Tiens, un truc comme Puff Daddy qui sample Al Johnson " Back for more " ca n'apporte rien ! Je ne me rappelle déjà plus du morceau de Puff Daddy... et je m'écoute toujours l'original ! Toute cette inculture à amené des scènes artificielles comme la house filtrée que passe FG(98.2FM), tous ces trucs de funk qui sont samplés sans scrupules, cela n'a aucun intérêt. Tout ce qu'il y a aussi dans le Hip Hop, le rap français, utilisant des samples plus ou moins connus, je pense que dans dix ans, on les aura oubliés et moi j'écouterai encore les Crusaders, Bob James, Joe Sample, Harvey Mason, Dave Grusin, etc...
On ne peut pas prendre indéfiniment les gens pour des idiots, c'est fondamental : il y a un moment où ils se rendent compte qu'il y a un truc qui déconne. Le naturel revient toujours au galop : si tu ne prends pas un chanteur qui chante bien, un compositeur qui compose bien, qui te met une bonne vibe, à la fin, tu ne vends pas de disques ( Si le bon goût a encore sa place dans la société... ). Les maisons de disques se posent des questions parce qu'elles vendent beaucoup moins, d'où le flot des rééditions. Finalement, il n'y pas eu beaucoup de créativité dans années 90, il y en a eu mais vraiment underground, avec des gens qui se disent : " On peut le sortir nous même ". Il y a beaucoup de choses qui sortent en ce moment, du bon Rn'B que ne passe aucune radio française à grande échelle, il y a du bon garage que passent certaines radios, on peut citer Dj Deep qui est vraiment la référence en house et garage sur Nova (101.5 FM), mais c'est parsemé. Il n'y a pas de scène à part entière….
L'espoir est là parce qu'il y a toujours des gens de talent. Cependant, c'est très compliqué de pouvoir faire de la bonne musique, en particulier dans le contexte français. Tu ne peux pas te permettre de prendre beaucoup de risques de nos jours, c'est pour cela que le funk ne vit pas. C'est tellement difficile, actuellement, de mobiliser un orchestre ( Sans le concours artificiel d'un quelconque ministère de la culture...) : le funk, c'est un bassiste, un batteur, des guitares, des cuivres et cela coûte beaucoup cher. De plus, en dépensant beaucoup moins, il est possible de vendre tout autant sans que le public ne s'en aperçoive, alors...

As-tu des projets après Universoul ?

Il va falloir réfléchir et ne pas faire n'importe quoi : si je fais une soirée, ça veut dire que le son me plaît, que l'établissement me plait et je peux faire ce que je veux tant que le public est satisfait, il y a peu de chances que ça se fasse pour l'instant en France et même à Paris (rires)... Si je fais une émission de radio, je mets ce que je veux dedans, avec le ton que je veux, avec la liberté d'action que je veux sur une antenne qui me fait confiance tant que le public et l'audience suivent, il y a peu de chances qu'elle se fasse, cette émission ( à nouveau des rires) et pour la musique, je constate que quand tu te mets à t'équiper pour faire de la production et que tu as des idées, c'est très compliqué de faire marcher des gens ensemble. Quand tu le fais avec tes petits moyens à toi, c'est assez lent même si tu as la vibe qui te montre que tu peux faire plein de choses.
J'ai des morceaux plus où moins aboutis en réserve, on va voir ce que ça donne, je ne veux pas les sortir à n'importe quel prix ; si c'est juste pour sortir un morceau et dire : " j'ai fait un disque ", ça ne m'intéresse pas. Je voudrais faire un morceau dont je suis un minimum fier, que je revendique, avec une idée créatrice ou dont je sens un potentiel commercial pour créer ensuite des choses dons je serai satisfait. Un peu comme Bob Sinclar que je respecte énormément, même si je ne cautionne pas tout ce qu'il fait. On peut aussi citer les gens des petits labels comme Betino et son label Straight Up, DJ Rork et Lady Bird, les lyonnais de Rotax ou Jazz-Up, voilà des gens qui bougent et qui transmettent quelque chose.

Si tu devais sortir de ta collection quelques titres, quel serait ton choix ?

Voici une sélection de titres non exhaustive que je peux réécouter à l'infini sans m'en lasser et qui me font systématiquement augmenter le volume quand je les écoute :

  • W D TRAIN : Tryin' to get over ( Dub version ) ( Prelude, 1982 ) Un son incroyable du début des années 80 et un album à jamais gravé en moi...
  • STEVIE WONDER : Too high ( Motown, 1973 ) Parce que STEVIE WONDER est un véritable génie de la musique et parce qu'il fallait bien choisir un morceau
  • TEDDY PENDERGRASS : Love TKO ( PIR, 1980 ) Profond et éternel
  • ROY AYERS : Running away ( Polydor, 1978 ) Un autre génie capable de tout faire, même du pur disco-funk de première classe, killer de dance floor
  • KENI BURKE : Risin' to the top ( RCA, 1982 ) La classe et l'émotion
  • SOS BAND : High hopes ( TABU, 1982 ) Avant de devenir les grands producteurs r&b des années 90, JAM & LEWIS sortaient déjà des chefs d'œuvre dans les années 80
  • CHANGE : Heaven of my life ( Atlantic, 1981 ) Le groove des années 80 proche de la perfection, autant au niveau des arrangements, de la composition ou du mastering
  • MARVIN GAYE : Please don't stay ( Tamla Motown, 1973 ) Marvin, irremplaçable ....
  • MAZE: Joy and pain ( Capitol, 1980 ) Frankie Beverly et son talent d'écriture
  • JAMES BROWN : Talkin' loud and sayin' nothing ( King records, 1970 ) Vous avez dit JAMES qui ?
  • LOGIC: Blues for you ( Strictly Rhythm, 1994 ) Le garage new-yorkais dans toute sa splendeur
  • D'ANGELO : Spanish joint ( EMI, 2000 ) Le plus grand talent du r&b des années 90 et à venir
  • AQUABASSINO : Time to go ( F Com, 1998 ) Sept minutes de bonheur: pure deep house et l'influence de Miles Davis Il y en a plein d'autres, mais je préfèrerais les passer à la radio....


Fredafunkysoul (juillet 2001)

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