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Get BUSY N° 3
L'ultime magazine
3,81E
Une fois quitte le minuscule centre-ville qui s'articule autour
de Regent's Street et Oxford Circus, Londres n'est finalement qu'une
vaste banlieue. Un paysage gris et monotone où se succèdent
des pubs, des petits immeubles en brique rouge et des stades de
foot, des pubs, des petits immeubles en brique rouge et des stades
de foot
Sans oublier le ciel éternellement gris et
les routes embouitellées par des cortèges d'imbéciles
qui conduisent tous du mauvais côté. C 'est à
quelques blocs du stade mythique des Gunners d'Arsenal, à
l'angle d'une de ces rues maussades que Keb Darge habite. Le quartier
ne craint pas vraiment, mais il n'enchante pas non plus. Sur un
banc, une vieille à la peu plus blanche qu'une aspirine se
goinfre d'un fish and chips enveloppé dans un papier journal.
Des Pakistanais dealent des cartouches de malboro à la sortie
du Mc Do. Je passe sous un échafaudage, sonne à l'interphone
d'un de ces petits immeubles en briques rouges et grimpe l'escalier
étriqué à la décoration approximative
(des photos d'animaux sauvages, de footballeurs, de paysages polaires
et de
Keb Darge, nous sommes sur la bonne voie Patrick !).
La porte s'ouvre sur un type à l'air rustre, chauve comme
une boule de billard. On jurerait cette tronche évadée
d'un film de Tarantino ou d'un roman de Bukowski. Keb Darge ? Hell
Yeah ! Grogne-t-il avec un accent plus épais que le brouillard
à Glasgow. Plus aimable qu'il n'y paraît, il prépare
du thé pendant que je m'installe dans la petite chambre de
son loft en travaux. Parquet en bois, cheminée, playstation
2, bibliothèque remplie de livres d'histoire, et une collection
de vynils moins impressionnante qu'on pouvait s'y attendre. "
J'ai divorcé deux fois. Ça m'a couté plusieurs
dizaines de milliers de pounds que j'ai payé en vendant mes
disques, toute ma collection de Northern Soul y est passée.
"
Avant de devenir une légende vivante de la musique funk,
cet ex-dealer de came fut d'abord reconnu comme le meilleur DJ de
Northern Soul de l'île anglo-saxonne. Né en 1957, il
eut le temps de se faire un nom dans le monde de la nuit à
une époque où je n'étais moi-même qu'un
heureux projet dans le slip de papa. Emporté par le tourbillon
d'une vie cataclysmique de Miami au Japon, il finit par atterrir
à Londres, puis rencontre les fondateurs du label BBE qui
lui proposent d'écrémer ces vieilles galettes sur
des compilations désormais classiques : " Jazz Spectrum
", " Soul Spectrum ", " Funk Spectrum ",
" Legendary Deep Funk "
Au tracklisting de ces disques
brillants, aucun titre de Marlena Shaw, ni des Isley Brothers, encore
moins de Marvin Gaye. Si Keb Darge est devenu aujourd'hui célèbre,
si on le réclame sur tous les dancefloors de la planète,
c'est parce que les connaisseurs savent bien que ce type possède
des disques ultra-rares : 45 tours violents qui suintent de funk
intense et enregistrements inédits piratés dans les
studios de l'époque. Pourtant le bonhomme n'est pas un vrai
DJ. Et il s'en fout. Pour preuve, il ricane en montrant qu'il ne
possède qu'une seule platine dans son salon. Ceux qui ont
déjà foulé la piste de ses mythiques soirées
londoniennes savent qu'il néglige la technique autant que
les effets. " Un bon DJ est un type qui ne passe QUE des bons
disques ! Le reste, c'est des conneries " balance-t-il avec
l'air de se moquer du monde entier. Après avoir rencontré
le personnage, on ne peut que mieux apprécier la musique
qu'il défend comme un pit-bull. Parce que ses vynils, usés
par le poids des années mais toujours aussi funky, lui ressemblent
étrangement. Celui que l'on apelle " The Legendary Keb
Darge " est un bonhomme farouche sauvé de la dépravation
pat la black music et le tae kwon-do (qu'il pratique encore chaque
jour). Fort en gueule et attachant, vulgaire et snob à la
fois, prétentieux mais vulnérable, l'Ecossais raconte
son incroyable histoire en la ponctuant de cris rauques et d'incéssants
" Fuck ! " pour illustrer une vie croquée à
pleine dents jusqu'aux pépins.

Première question : qui fait la décoration
dans les escaliers ?
(Rires) C'est le voisin d'en dessous, un barge. Tu as vu les putains
de posters de pingouins et de phoques ? Ce gars a vraiment fait
de l'asile, II dit que je suis célèbre et ça
a l'air de l'exciter. Je l'ai déjà surpris en train
de fouiller dans mes poubelles, ce con.. Ça fait rire chaque
personne que je reçois, mais vivre au dessus d'un fou, c'
est moins drôle au quotidien.
Plus sérieusement, comment as tu découvert
la musique ?
Je me battais souvent dans la cour de récréation
et un jour un Anglais m'a envoyé un fuckin' coup de pied
sur la tempe avant de me casser le nez
J'ai fini à
l'hôpital. De retour à l'école j'ai demandé
au type :
"Comment t'as fait pour m allonger comme ça, en vingt
secondes ??
- Je me suis inscrit au tae Kwon-do un art martial coréen
!" a-t-il répondu. Comme Il m'avait quand même
pété le nez, je suis allé voir ce que c'était
que cette connerie. Le club était situé dans une base
militaire de l'Air Force. Je m'entraînais plusieurs fois par
semaine, et à la fin de l'année, ils ont fait une
"Christmas Tao Kwon-Do Party". Un type avait amené
ses disques, il les a donnés au DJ et soudain, la Northern
Seul a incendié la soirée I Toute moche dansait partout
! Je n'avais jamais entendu un truc pareil, j' ai dit' "Shit
! Où est-ce quels peux trouver ce genre ce disques??'. A
partir de cette soirée, je me suis mis à accompagné
les gars du tae Kwon-doe dans un bar à Ligan (près
d'Aberdeen) où l'on jouait cette musique Le bar vendait aussi
des disques et j' ai commencé à en acheter
Quand as tu commencé à faire le dj ?
Je suis allé à l'université, un an seulement
(il sourit), en classe d'histoire. J'adore l'histoire mais je trainais
trop dehors avec les gars du tae twon-do. On écumait les
bars qui ne passaient que des trucs de Marvin Gaye ou des disques
Stax. Nous, on arrivait avec nos disques et on Insistait pour qu'
ils jouent notre Northern Seul. A l'époque ce qu'on appelait
"Northern Soul", C'était un ensemble de styles
différents : funk américain, soul anglaise ou même
des trucs de jazz. On commençait à peine à
entendre ces genres de musique dans les grandes villes comme Manchester
ou Aberdeen. On passait nos nuits au Center City Soul Club, un petit
club assez réputé d'Aberdeen, de plus an plus de monde
venait danser et écouter nos disques. Un jour, le patron
m'a dit "Eh merdeux ! Je connais rien à cette musique
mais je te donne de l'argent si tu viens mettre tes putains de disques
ici tous les soirs". C'était en 1975. A cette époque,
j'ai fait tous les jobs de merde : j'ai travaillé sur les
chantiers, sur les bateaux de Pêche, dans les cuisines des
restaurants... Tout ça pour pouvoir me payer les disques.
J'ai même commencé à vendre de la came, c'était
l'époque des 70's tout le monde en voulait. J'en prenais
pas trop mais j'en vendais beaucoup I! (rires) J'allais aux États-Unis
pour dépenser tout mon fric dans ces putains de disques.
Je ramerais aussi quelques substances de là bas, quelques
drogues qu'on ne trouvait pas ici et qu'on pouvait vendre assez
cher. Je planquais la came dans les pochettes des vynils pour passer
les frontières. J'ai fait ces combines et ces jobs pourris
pendant 15 ou 20 ans. J'étais connu comme un des meilleurs
DJ de Northem Soul du pays, mais à cette époque, un
DJ ne se faisait pas assez de fric pour en vivre. Entre 1975 et
1985, on m'invitait déjà dans des soirées à
Leeds, Manchester, Birmingham et un peu partout en Grande-Bretagne.
J'avais ma petite réputation.
Pourquoi as tu déménagé à Londres
?
En 1978, moi et mon pote, on était en train de braquer
une pharmacie de nuit. Et puis dans la boutique, il y avait cette
petite lumière rouge qui clignotait. "Bip, bip, bip
" Qu'est ce que c'est que cette connerie ? ... "Bip, bip
bip..." Et tout d'un coup, ça a été le
"Pin-pon-pin-pon " des flics qu'on a entendu. C'était
la première fois qu'on voyait une alarme électronique,
on venait de se faire baiser par la technologie. Toutes les pharmacies
ont vite été équipées d'alarmes électroniques,
les gens ont commence à produire leur came à la maison.
Mais c' était risqué tout le monde s'improvisait chimiste
et j'ai quelques potes qui y sont restés à force de
prendre n' importe quoi. En 1979, il y eut un grand scandale, 10
personnes ont été retrouvées étendues,
mortes sur le sol après une party où la came était
mauvaise. J'ai dit "Fuck this ! It's over". London me
paraissait la meilleure ville pour arrêter tout ça
parce qu'il ne se passait rien, c'était la ville la plus
rasoir du Royaume Uni. J'ai laisse tomber la came, même la
musique pendant un bon moment, j'ai pris un job Jean et je suis
devenu un être humain. (Rires)
C'est pas trop pénible la condition humaine ?
Si, mais c'est quand même mieux que le deal de came et la
déprave...
Donc, tu as réussi à arrêter la came
mais pas la musique ?
Je m'y suis remis progressivement, je ne voulais pas que la musique
me fasse replonger dans mon ancien style de vie. En 1984 et 1985,
j'ai été élu meilleur Northern Soul DJ du pays.
J'ai même fait une compilation de Northern Soul qui porte
mon nom. J'étais réputé pour avoir des disques
introuvables, tous ces vynils de soul américaine que j'avais
acheté lors de mes périples aux USA. Même là-bas,
personne n'en voulait, c'était les disques les moins chers,
10 cents chacun. Les vendeurs me disaient "Why do you want
this nigga shit for ? ". J'achetais toutes les pochettes qui
rassemblaient à de la musique noire. Dans le tas, il y avait
10% de Northern Soul et le reste, c'était de la funk bizarre
de l'époque Et en 1987, quand j'ai ai divorcé de ma
première femme, j'ai dû vendre ma collection de Northern
seul pour me débarrasser de ses putains d'avocats. Ensuite
je suis tombé amoureux de cette Japonaise qui voulait rentrer
au Japon et j'ai dit "Je viens avec toi". . Mais qu'est-ce
que je pouvais foutre là bas pour gagner ma vie ? Tout ce
qu'il me restait, c'était les disques de funk que j'avais
ramené des USA et que je n'avais jamais écouté
parce que tout le monde ne demandait de jouer de la Northern Soul.
En les mettant sur ma platine, je me suis rendu compte que c'était
de la tuerie. J'ai commencé à essayer d'imposer ça
dans quelques boites au Japon en bluffant "C'est le nouveau
style qui marche chez nous en Europe " Et les Nippons me disaient
"Yeah man, mets du funk !". J'ai longtemps joué
au Gold Club, une grande boite de trois étages à Shibuya.
Les patrons me donnaient 700 pounds(1 pound =10 francs - NDR) pour
une soirée alors qu'en Angleterre, même les meilleurs
clubs te filaient 20 pounds à tout casser. J'ai dit "Fucking
hell ! " Cette funk est encore meilleure que ce que je pensais
!!" (II ricane) Au bout de six mois, quand mon visa a expiré,
je suis passé par
les USA pour acheter encore plus de funk et je suis revenu Ici pour
essayer de m' imposer comme un DJ de funk à Londres. Voilà
comment j'ai commencé à pousser le funk.
C'était le début des soirées Deep Funk
qui t'on rendu célébres..
Ça n'a pas été si vite. En 1990, j'ai fait
mes premières soirées funk à Londres au club
qu'on appelle The Wag. Il y avait peut-être 50 personnes au
début, mais c'était 50 personnes qui dansaient, qui
se lâchaient toute la nuit, j'avais rarement vu ça.
Je me suis dit "Damned ! Cette musique est puissante"
. Après avoir tourné dans quelques boites londoniennes
avec plusieurs potes, on a installe nos propres soirées Deep
Funk en 93. On tournait dans différents clubs mais on perdait
trop d'argent, les gens n'étaient pas prêts, Ils préféraient
la pop, la rock ou des trucs soul pourris. Mes amis ont laissé
tombé, mais moi je voulais continuer, alors je suis allé
chez Madame Jojo's. Le samedi soir iI n'y avait pas d'animation
spéciale, juste le bar pas très fréquenté.
J'ai dit "Si je joue ici, je peux faire venir au moins 50 personnes."
On m'a dit d'accord. La première semaine, c'était
pas mal. Mais la deuxième semaine, Stanley Kubrick et Tom
Cruise se sont pointés! On était sur le cul. En fait,
ils avaient tourné "Eyes Wide Shut" dans ce club
quelques mois auparavant, et comme ils passaient à Londres,
ils ont débarqué là-bas à l'improviste.
Un journaliste du magazine "Time Out " l'a su et le lendemain,
iI y avait un gros article dans "Time Out" : "The
new underground scene in London : Deep Funk at Madame Jojo's with
Keb Darge ! ' . Alors que ça faisait ces années que
j'insultais "Time Out" au téléphone parce
qu'ils parlaient des soirées de Norman Jay et de tous ces
types qui jouent du funk pour enfants, sans jamais promotionner
mes soirées Deep Funk. Depuis ce jour, il y a toujours eu
beaucoup de monde à mes soirées. Je continue de jouer
là-bas le vendredi soir, et je fais des guets le samedi dans
d'autres clubs. On me propose désormais de venir jouer à
Barcelone, à Amsterdam au Canada, au Japon... Les compilations
BBE ont répandu mon nom à travers le putain de monde,
I love it !
Comment est venu l'idée des compilations sur le label
BBE ?
J'ai rencontré Ben et Pete (les deux boss du label) à
l'époque où ils n'étaient que DJ. Je distribuais
des flyers devait les clubs prestigieux de Londres pour promotionner
mes petites soirées Deep Funk, et eux aussi attendaient dans
le froid pendants des heures pour promotionner leurs soirées
Barely Breaken Evens. Forcément, poireauter dans le froid
ensemble a créé des liens. On s'invitait régulièrement
dans les soirées des uns et des autres. Ensuite quand ils
ont monté leur label, ils sont venus me demander ce compiler
mes disques de funk et de soul. J'ai répondu "Fuck off
"" parce qu'au milieu des années 90, ma réputation
de DJ n'était pas encore assez étendue. Je savais
que si je faisais des compilations avec mes disques rares, les DJ
célèbres comme Norman Jay ou Gilles Peterson joueraient
mes morceaux en prétendant que c'est eux qui les avaient
découvert.
L'éternelle guerre des collectionneurs de disques
Mais bordel, c'est pas eux qui ont passé des heures dans
des boutiques pourries à dépouiller les sacs à
disques entre les cafards et les araignées pour dégoter
tout ces trucs ! (Rires) Mais BBE insistait: "On mettra ton
nom en gros sur la pochette. Tu ne peux pas garder cette musique
pour toi..." Et je répondais "Les gens n'ont qu'à
venir à mes soirées !!". Je faisais le malin
mais je savais qu 'ils avaient raison, et au bout de quelque temps,
j'ai fini par accepter.
On a parfois l'impression que tu as privilégié
la rareté par rapport à la qualité
Non, je ne crois pas. Je n'oublie pas l'essentiel : le son ! Je
SUIS capable de jouer du James Brown pendant une heure pour chauffer
le dancefloor. Mais passer des disques toute une soirée sans
faire découvrir un seul nouveau morceau au public ? Quel
putain d'ennui ! Autant rester chez soi ! La fin des années
60 et le début des années 70 sont les périodes
que je trouve les plus intenses pour cette musique noire underground,
la vraie. Pas Stax et Motown pas James Brown pas Kool And The Kang,
pas Marvin Gaye et Curtis Mayfield qui sont des chanteurs exceptionnels
mais qui ne représentent pas leur époque à
eux seuls. On nous rebat les oreilles comme si rien d'autre n'avait
existé, et on oublie tous ces labels minuscules qui n'ont
jamais produit qu'une poignée de 45 tours avant de se casser
la gueule. Pour moi, c'est ça la vraie musique noire underground
de l' époque.
Tu es en mission ?
Yeah . Exactement j'y prends du plaisir, mais ça m énerve
aussi. Quand, j'allume ma téle. Ils te présentent
Stax et Motown comme "The History Of Black Music"... Jamais
de la vie! Ces émissions racontent la vie des musiciens noirs
célèbres mais jamais la vraie histoire de la musique
noire dans son ensemble. Et tous les petits groupes qui ont influencé
les grands noms ? Tous ces chanteurs qui ont fait deux pauvres disques
fantastiques ignorés par le putain de monde entier ? J'imagine
que c'est un peu comme le Rap aujourd'hui : les plus célèbres
ne sont pas forcément les meilleurs et il y a plein de groupes
inconnus se débrouillant pour sortir des vynils à
quelques milliers d'exemplaires qui sont bien me meilleurs que certains
albums distribués par les majors...
Pourquoi avoir choisi le label BBE et pas un autre ? Qu'est
ce qui vous réunit ?
Une philosophie : creuser plus loin dans la recouverte d'artistes
du passé. La soul et le funk ont encore beaucoup de talents
qui méritent d'être connus. Pour cela, on a demandé
a des noms célèbres comme Pete Rock, Dj Shadow ou
Kenny Dope de participer. Ces gens célèbres nous aident
à guider le public vers des artistes anonymes, vers des compilations
de morceaux que personne n'aurait acheté si ce n'était
pas Pete Rock qui les sélectionnait. Grace à la notoriété
que BBE a réussi à se forger, on espère que
le public continuera d'acheter nos disques même quand on va
produire des musiciens vraiment inconnus comme Michael Orr, un vieux
chanteur noir qui habite dans le Connecticut et que personne ne
connaît. J.'ai d'ailleurs mis un titre de lui sur "Soul
Spectrum Vol. 1", une chanson issue de son unique album autoproduit
datant des 70's. Depuis, il n'a plus rien sorti, mais l'important
est qu'il soit vivant et qu'il il chante toujours comme un dingue.
L'argent que BBE a ramassé avec les compilations est réinvesti
dans ce genre de projet.
Et les Newmastersounds, comment les as tu découvert
?
J'étais avec Kenny Dope chez Vynil Junkie un sou-sol où
l'on vend des vinyls à Londres. Le type du shop s'est mis
à jouer leur 45 tours et
damned ! C'était fort
! Un des trucs les plus puissants que j'aie entendu ! Kenny et moi
avons acheté tout le stock de 45 tours et après ça,
j'ai pris contact avec eux. Mon but est d'avoir de nouveaux disques
de funk qui cartonnent pour pouvoir les jouer en soirée.
C'est ça que j'aime faire danser les gens. Mais comme les
vieux disques sont de plus en plus difficiles à trouver et
de plus en plus chers, la solution pour moi est de produire de nouveaux
groupes qui jouent dans ce style.
Ça sonne terrible mais quel est l'interêt de
produire un groupe qui joue exactement comme ceux que tu mets sur
tes compilations ?
Je ne crois pas en Ia nécessité absolue d'évoluer.
Pourquoi la musique doit-elle forcément évoluer ?
Le but de la musique, c'est de donner du plaisir. Si un certain
genre te donne du plaisir, pourquoi essayer de le changer? Aujourd'hui,
une des scènes les plus en mouvement est le UK garage, et
qu'est-ce que j'en ai à foutre du UK Garage ? Pour moi, ça
reste de la merde. (Rires) Je préfère mon doo-wop
des années 60. En tant que DJ, Je veux apprécier les
disques que je passe. Je me fous d'être un DJ juste pour la
hype, je veux être un DJ parce que je veux que les gens partagent
la musique que j'aime et c'est tout. A la base, quand j'étais
jeune, ma motivation était de la danser, mais comme personne
ne la jouait je m'en suis chargé. D'ailleurs, je suis toujours
un putain de bon danseur.
Quelles sont tes intentions en lançant le label Deep
Funk ?
Mon objectif est de produire des nouveaux groupes. Mon label sera
distribué par BBE pour qui je vais continuer à faire
des compilations. Mais Deep Funk ne fera pas de rééditions,
seulement de la production de groupes modernes. Il y a aussi The
Imaginery Vision qui est un duo composé de Nick Van Guelder
qui été batteur pour Jamiroquai avant sa période
commerciale, et de moi. Nick venait tout le temps à mes soirées
et on répétait parfois chez moi ou chez lui, on essayait
d'avoir le bon son et on a sorti un 45 tours. Mais quand on a entendu
New Mastersounds, j' ai dit " Fuck ! C'est bien mieux que nous
!" (rires) Après l'album de New Mastersounds, la prochaine
sortie devrait être le groupe Speedometer en février.
Tout ce qui vient jusqu'à mes oreilles et qui m'excite, je
le sortirai. Je me fous de l'aspect conmmercial, je ne vais pas
faire un disque parce que je sais qu'il peut marcher, je veux mourir
fier. (Rires)
C'est un travail nouveau pour toi de diriger et de produire
les groupes. Pourquoi avoir choisi de mixer et masteriser l'album
de Newmastersound de façon très propre ?
C'est un équilibre à trouver parce que si le son
n'est pas assez propre, on ne peut pas jouer les disques en soirée.
Regarde par exemple les productions au label Soul Fire (NYC) qui
sont excellentes mais trop crades pour les soirées. J'aime
le son des vieux vinyls mais il faut aussi reconnaître les
avantages de notre époque On voulait que le mix des New Mastersounds
défonce les enceintes. J'en suis plutôt content, c'est
ni trop ruff m trop clean. II y a quand même des labels de
soul-funk qui ont réussi a avoir leur propre son comme Stonethrow
Records (LA) ou Desco Records (UK), le but est que celui de Deep
Funk se démarque aussi.
Il paraît que tu t'es brouillé avec Gilles Peterson
? (DJ et figure de proue de la scène anglaise, fondateur
du label Talkin'Loud qui a revelé Brand New Heavies, Galliano
)
Je ne devrais pas parler de ça, mais bon
Je me suis
énervé contre un journaliste allemand qui m'a demandé
si Gilles Peterson était une de mes sources d'inspirations.
J'ai gueulé "Mais tu écoutes quand je te parle
? J'ai commencé à passer des disques dans les clubs
en 1975! A cette époque, Peterson n'était qu'un petit
morveux ! ". Je lui ai raconté qu'à Londres,
Gilles Peterson payait les clubs pour qu'ils le programment en exclusivité.
C'est pourquoi certains DJ comme mon pote Bob Jones le détestent.
Gilles s'est servi de son argent pour se faire un nom, ce qui est
un peu douteux comme méthode. Les journalistes allemands
ont publié tout ça et Gilles m'a téléphoné
apres voir lu l'interview : "Pourquoi est-ce que tu agis comme
un gamin de 12 ans?" (Rires) Bon, on s'entend mieux désormais,
il est cool.
Il a changé d'état d'esprit ?
En fait, il essaye désespérément d'être
célèbre et reconnu. II y arrive pas mal.
Même si je pense qu'il n'a pas une si bonne oreille musicale
que ça. Sa compilation
sur Talkin' Loud, c'est en majorité des disques que Bob Jones
et d'autres lui ont donnés. II a acquis une réputation
de DJ pour ses shows sur Radio One (la plus Célèbre
à Londres - NDR) mais selon moi, Bob Jones ou moi sommes
meilleurs. Gilles joue un bon disque sur trois, alors que chacune
de nos selections est une putain de bombe, même dans d'autres
styles que le funk.
Quelle est la définition du " Deep Funk "
?
C'est
un peu mon surnom et le nom de mes soirées parce que j'ai
la prétention de dire qu'on creuse plus profond dans l'histoire
de cette musique en allant chercher des morceaux obscurs et tellement
étincelants à la fois... En tant que genre de musique,
la "Deep Funk" représente pour moi le "pure,
honnest and raw Sound' de cinq jeunes Noirs déshérités
qui, pour enregistrer leur funk, se payent une séance de
studio avec l'argent qu'ils ont économisé pendant
six mois. Eux ils n'ont ni marketing, ni promotion, ni maison de
disques ! Leur seule chance de réussir, c'est de faire un
putain de bon disque. Et ce putain d'enthousiasme désespéré,
cette pureté dans la démarche, sans concept, sans
gimmick, ça donne un son unique que j'appellerai Deep Funk.
Tu trouves que la musique actuelle se perd un peu trop dans
les gimmicks ?
Beaucoup trop. C'est pour cela que je déteste la pop et
que je hais aussi la majorité des productions house et des
productions Hip-Hop. On ne vend que des concepts, que l'image de
quelque chose ou de quelqu'un, la musique vient seulement après.
Je veux que les gens apprécient la musique pour ce quelle
est vraiment. Je ne veux pas qu'ils pensent que " Yeah ! I'm
hardcore, l'm a gangsta from LA !" ou une autre connerie. Pour
moi la grande période au siècle dernier, c'était
entre 1940 et 1980. La fin des 70' s a montré les premiers
signes de faiblesse Je suis allé me tourner le 31 décembre
1979, et quand je m suis relevé le lendemain matin, il n'y
avait plus rien. (Rires) La technologie et les médias avaient
tout tué.
Est-ce pour cette raison que les pochettes chez BBE sont
un peu simples voir un peu baclée ?
Moi je les aime bien. (Horribles formes géométriques
aux couleurs 70's on dirait le papier peint des chiottes de votre
grand-mère - NDR).On essaye pas de vendre l'image de la funk,
on essaye de vendre la funk. Fuck Off !! Tu ne verras pas de belles
photos de Noirs avec des énormes afros ou des pantalons en
cuir à la old-fashion, non, non.
Tu as aussi fait des compilations pour le label français
Soul Patrol ?
Pas du tout ! La vérité, c'est que Nicolas, le patron
du label, est venu chez moi. Et il a vu tous mes disques, il a dit
"Ouah ! Est-ce que je peux en enregistrer quelques-uns uns
pour mon émission de radio ?". Bien sur Nicolas, sers-toi.
Et quelques semaines plus lard, je retrouve tous ces titres sur
une compilation. J'ai participé sans la savoir (il rit jaune).
Mais bon, il m'a donné les crédits, je l'aime bien.
Il est malin, tricheur et roublard mais il aime la musique. En fait,
il est un peu comme moi, quoi.
Et la compilation pour le label japonnais Beam Stream ?
J'en suis très fier. Comme les Japonais aiment différents
trucs, j'ai pu mélanger les genres, cela ressemble plus à
ce que je ferais si je n'avais pas de contraintes
Quelles contraintes ? BBE te permet de réaliser des
compilations de titres totalement inconnus et introuvables, où
sont les contraintes ?
Tout va bien avec BBE, mais il a fallu classer chaque compilation
par style : Funk Spectrum, Jazz Spectrum, Soul Spectrum . Je ne
peux pas mettre vraiment ce que je veux sur chaque disque parce
qu'ils disent que les gens seraient perdus. Mais attention je ne
me plains pas. C'est vrai que j'ai une grande liberté chez
BBE. Sur "Soul Spectrum 2" par exemple, j'ai essayé
de montrer un panel de ce que sont vraiment la soul et ses racines
en incrustant aussi des titres de doo-wop de la fin des années
50. Il n'y a pas de secret : la bonne musique est la putain de bonne
musique. Surtout quand on écoute les disques de la fin des
années 50 qui annoncent les prémisses de tous ces
styles funk et seul. Ecoute ce disque, ce n'est pas vraiment ton
époque mais écoute quand même.. (II met un 45
tours sur sa platine: "Doctor Ross and the Orbit", 1955...)
Tout le monde croit que le Rock A Billy était une musique
de fachos, mais écoule ça...
C'est pas mon truc, c'est trop rock. On dirait un peu du rocksteady
jamaicain avec plus de guitares et moins de groove
Oui mais ça date de 10 ans avant le rocksteady ! Ce sont
les racines de la musique noire, d'ailleurs c'est un Noir qui chante...
Combien as tu de disques ?
Je l'ignore. J'en ai vendu beaucoup pour payer les avocats. J'aurais
pu me faire dix fois plus de blé, mais il me fallait de l'argent
rapidement donc j'ai bradé pour 20 pounds certaines pièces
que j'aurais pu vendre 80 pounds. Et j'aurais préféré
par-dessus tout garder mes disques. Je n'ai jamais été
vraiment riche, mais je me suis toujours débrouillé
pour trouver des disques rares : dans les brocantes, les marchés,
les vieilles boutiques... Ce sent des endroits où même
si tu n'as pas un un rond, tu peux faire du troc et renouveler ta
collection.
Quelle est ta définition du bon disque ?
II n y a qu'une seule vérité : fucking listen to
it ! "
Te considères tu comme un collectionneur ?
Forcément, même si je n'ai pas le côte archiviste
de certains, genre "II me faut ce disque avec la rondelle bleue,
moi je n'ai que l'édition avec la rondelle noire "...
C'est nul. Les types comme ça sont juste des matérialistes
qui font ça pour le prestige. Pas pour l'amour de la musique.
Moi, le prestige, je ne le trouve que quand je passe le disque en
soirées et a ce moment-là, je me fous de sa couleur
ou ce son poids. Bullshit! J'aime scotcher tout le monde avec un
morceau que personne ne connaît, c'est tout ce qui me plait.
Tes labels préférés ?
Laisse tomber. Ceux que je préfère sort des labels
qui ont sorti 3 ou 5 disques, parfois 10 ou 15 disques à
tout casser avant de mourir. Ce ne sont pas des labels dont tu peux
trouver les disques au Virgin Megastore. A la fin des années
70, quand j'allais beaucoup aux USA, je téléphonais
carrément aux studios d'enregistrement, aux radios, pour
venir puiser dans leurs stocks. A l'époque, il n'y avait
que peu de radios nationales, on diffusait la musique à une
échelle régionale. Mes meilleurs disques, je les ai
récoltés comme ça ou chez des types qui vendaient
leurs collections. Rarement dans des putains de magasins.
Quelle est la pire aventure qui te soit arrivée en
cherchant des disques ?
On roulait en voiture dans un ghetto de Miami. On passe devant
un magasin de disques où une foule de Noirs se bousculait.
A l'intérieur, l'endroit était bondé. J'insiste
pour qu'on s'arrête, mais les deux mecs avec qui j'étais
refusent. J'insiste encore, et finalement, au moment où I'on
s'apprête à faire demi-tour, deux voitures débarquent
et nous bloquent le passage, crissements de pneus et claquements
de portières. Un type sort de la première caisse et
décharge son fusil à pompe dans le pare-brise de l'autre.
Deux morts sur les banquettes. Les tueurs s'échappent, les
flics arrivent et nous embarquent sans poser de questions. Ils voulaient
bien croire que c'était pas nous qui avions shooté
ces gars, mais trois blancs dans une voiture en plein milieu d'une
fusillade dans un des plus noirs ghettos de la ville, ils trouvaient
ça trop louche. On a gagné des heures d'interrogatoire
au poste de police. Une autre fois, c'était à LA en
1984, on m'avait donné le numéro de téléphone
d'un veux collectionneur qui venait de mourir et dont la femme vendait
la co llection. Je téléphone tous les jours pendant
une semaine, la veille me répond "Rappelez demain !".
Finalement, à force de la harceler, elle me file un rendez-vous
vers midi. Quand je sonne, elle hurle de la fenêtre "C'est
vous pour les disques ? ". Elle me reçoit en robe de
chambre, me propose un coca et revient avec une carabine: "Je
te préviens si tu voles un seul disque, je te troue le cul
!'". Elle m'emmène dans une espace de grenier au fond
du jardin où les disques étaient en train de moisir.
Au rez-de-chaussée, il y avait les vynils d'Elvis et tout
le rock de merde, et à l'étage, la musique noire empilée
comme du linge sale. J'avais des cafards qui me montaient sur les
bras dès que j'y mettais les mains. C'était vraiment
un mauvais plan, pas un seul disque à acheter, rien. Je finis
par choisir trois disques pour être poli et on retourne dans
la maison. Entre-temps, son fils est arrivé. II gisait, étendu
au milieu du salon, avec une bouteille de whisky dans chaque main.
Je donne les disques à la mère pour qu'elle vérifie
les prix. Elle se met à râler: "Tout ce dérangement
pour trois disques de negro à cinq dollars, ils font chier
ces étrangers." Soudain, le fils se redresse brusquement,
lui balance une droite dans la mâchoire et crie "Shut
Up, Bitch" I Elle s'écroule par terre, inconsciente.
Le fils prends mon pognon en s'excusant: "Désolé,
ma mère est débile, elle ne sait pas recevoir les
gens." Je m'empresse de partir, alors qu'il se dirige déjà
vers le bar au coin de la rue avec mon argent dans la main.
David Commeillas
Interview
et photos : David Commeillas
Publié avec l'autorisation de Sear, rédacteur en
chef.
Vous
pouvez retrouver un article sur Patrice Rushen ( ainsi que d'autres
interviews très intéressantes comme par exemple
celle de Jacques Verges ) dans le N° 5 de Get
Busy
Get BUSY
L'ultime magazine
3,81E
(Octobre 2002)
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